Éthique évangélique et vote électoral
Éthique évangélique et vote électoral

Éthique évangélique et vote électoral

Il y a quelques semaines, l’excellent blog Pep’s Café a reposté un article à l’origine paru sur le site 1001Questions.fr. L’article répond à une question posée par une internaute : “Pourquoi certains chrétiens ne regardent que les questions morales dans leur choix pré-électoral ?” La conclusion de l’article se résumé en deux ou trois points :

Tout d’abord, les chrétiens qui votent d’abord en fonction de positionnements dits “moraux” (éthique sexuelle par exemple) sont en réalité victimes d’un jeu de séduction politique.

Ensuite, les chrétiens qui votent en fonction de sujets éthiques, notamment d’éthique sexuelle et familiale, s’éloignent de l’attitude de Jésus.

Enfin, ces chrétiens font une mauvaise hiérarchie entre des priorités d’éthique sociale (qui devrait être prioritaire) et d’éthique sexuelle (qui devrait être secondaire).

Cet article ne serait pas aussi problématique s’il en restait à ces trois arguments qui ne sont pas très étayés en raison du format adopté (réponses courtes, environ 200-300 mots). Mais voilà… l’article va plus loin. En peu de mots, le style de l’article, le ton, la syntaxe, tout annonce un jugement moral envers les chrétiens qui “ne regardent que les questions morales dans leur choix pré-électoral.”

Premier problème : Tout le monde vote en fonction de questions morales. D’ailleurs lorsque la réponse appelle à se préoccuper d’abord des questions sociales, à savoir “la justice, le droit des plus faibles et l’équité économique,” il est là aussi question de choix moraux ! L’auteur de la réponse adopte volontairement un vocabulaire considéré comme négatif pour parler de l’éthique familiale et sexuelle (c’est de la “morale”, et donc forcément c’est mauvais). L’autre partie de l’éthique évangélique (focalisée sur les questions sociales), elle, n’est pas de la morale. Ce serait donc une partie plus “noble,” et plus importante, de l’éthique chrétienne. C’est oublier que les choix moraux concernent d’abord le rapport au bien et au mal pratiqué dans la société. Par “morale” il faut donc entendre la quête de ce qui est de l’ordre du bien social, et ceci en vue du “bien commun.” L’éthique sexuelle et l’éthique sociale se positionnent toutes les deux dans cette définition.

Deuxième problème : L’auteur confond deux réalités, la société civile et la communauté de croyants qu’est l’Église. Cette confusion est visible dans la réponse apportée. Rappelez-vous que la question posée porte sur le positionnement électoral, donc sur la manière dont le chrétien vit dans la société civile. Il n’est pas question là de savoir ce que fait l’Église en tant que corps de Christ.

Or, la réponse consiste à mettre en opposition le vote électoral de “certains chrétiens” et l’accueil non-discriminant de Jésus. Le problème c’est qu’il s’agit de deux questions différentes : “Que devrait être la société civile ?” et “Que devrait être la société des croyants ?” sont deux questions différentes, avec des réponses qui ne peuvent pas être identiques. Par exemple, que Jésus renvoie pardonnée la femme adultère en lui disant : “Va et ne pèche plus” ne décrit pas d’abord une attitude sociale à reproduire, mais la manière dont la grâce et le pardon sont possibles pour tous. Je note aussi que s’il faut mentionner l’accueil, par Jésus, de cette femme, il ne faut pas oublier que l’aide qu’il lui apporte, afin de sortir “de sa logique d’adultère” consiste à une exhortation à en plus pécher. L’accueil ne va pas sans l’appel à la repentance !

Le plus important c’est de voir que l’interaction de Jésus avec le monde religieux de l’époque sert à qualifier ce que doit être l’accueil de l’Église, ce Corps dont il est la tête : un accueil avec la repentance et le pardon. Et ceci est pour tous… pas pour ceux qui se croient justes ou bien portants (Luc 5.31-32). Mettre en opposition ce texte des Évangiles avec le choix électoral de “certains chrétiens,” c’est comparer deux choses qui ne sont pas opposables, mais qui plutôt devraient aller main dans la main.

Troisième et dernier problème : L’auteur fait un contraste entre les chrétiens qui votent en fonction d’une morale sexuelle dont Jésus n’avait que faire. Il établit un contraste entre le vote moral qui a pour but d’exclure ceux qui sont différent, et l’accueil radical de Jésus. D’un côté, nous aurions les chrétiens qui voteraient pour une société sans transgenre, sans GPA, sans esclavage sexuel ou pormo à destination des ados. De l’autre côté, nous aurions Jésus et son éthique de l’accueil qui n’aurait en vue que les questions d’éthique sociale.

Entendons-nous l’exhortation de Paul à prendre soin les uns des autres, à user de précautions envers tous ?

Avant de poursuivre, petite remarque : que Jésus n’ait pas “prit position” contre certaines dérives ne signifie pas pour autant que ces dernières doivent être ignorées. Il y a peut-être beaucoup de choses qui allaient de soi pour la société de l’époque de Jésus, et contre lesquelles il n’avait pas besoin de réagir ! La question transgenre ne se posait pas. Jésus n’est pas obsédé par cette question… parce qu’elle ne se posait pas pour les juifs de son temps, et pas parce que c’est un sujet de moindre importance.

Bref… ce dernier contraste fait dans l’article est le plus problématique. En exhortant les lecteurs à être comme Jésus et à privilégier les questions de justice et d’équité économique, l’auteur déchire l’éthique chrétienne, qui est globale, et qui doit intégrer non seulement Jésus, mais aussi Paul. Or, force est de constater que chez l’apôtre certaines questions qui relèvent de l’éthique familiale et sexuelle sont importantes. A première lecture elles le sont plus que pour Jésus car elles occupent plus de place. Paul va loin, jusqu’à écrire :

8 Mais c’est vous qui pratiquez l’injustice et qui dépouillez (les autres), et ce sont vos frères ! 9 Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront pas le royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, 10 ni les dépravés, ni les homosexuels, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les insulteurs, ni les accapareurs n’hériteront le royaume de Dieu. 11 Et c’est là ce que vous étiez, quelques-uns d’entre vous. Mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés, mais vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et par l’Esprit de notre Dieu.” (1 Co 6.8-11) Pour Paul, l’éthique chrétienne ne se résume pas aux questions de justice économique et sociale. Ce que l’auteur de la réponse en question appelle “la morale” figure aussi ici.

D’ailleurs, l’unité de l’éthique chrétienne figure aussi dans ce que Christopher Wright (auteur de La mission de Dieu) qualifie de charte du royaume dans l’Ancien Testament. Celle-ci inclut la libération de l’idolâtrie et de la servitude (v. 3), le soucis pour le pauvre (v. 9-10), la justice dans les relations sociales (vv. 11 et 15), en particulier économiques (vv. 13 et 35-36), l’intérêt porté aux personnes en faiblesse (v. 14), l’amour du prochain (vv. 16 et 18), l’honneur accordé aux anciens (v. 32), le respect de l’étranger (v. 33), l’intégrité sexuelle (v. 20-22), l’intégrité de la création (v. 23-25), et enfin l’intégrité religieuse (vv. 26-28, 31). Dans ce résumé global de l’éthique biblique, tous les aspects sont représentés, que ce soit sociaux, économiques, familiaux, ou sexuels.

Si nous lisons l’Écriture en son entier, et pas seulement les paroles de Jésus, les sujets éthiques qui font partie de l’horizon biblique sont beaucoup plus nombreux que ceux mentionnés par l’auteur et qui résument pour lui l’éthique de Jésus. La réponse donnée ne prend pas en compte la complexité et la richesse de l’Écriture toute entière.


Enfin, gardons-nous de tout simplisme en temps de période électorale. Ne parlons pas ainsi de “ces chrétiens” qui travestiraient le message de Jésus à cause de leur obsession morale. Car ce n’est pas le cas. Il est aussi question de la société civile que nous désirons pour demain.

N’ayons pas la prétention de comprendre pourquoi et comment votent nos frères et sœurs en Christ ! Et puisqu’il est question d’accueil, sommes-nous disposés à accueillir les frères et sœurs qui ont des positions ou des préoccupations éthiques différentes des nôtres…avec des hiérarchies différentes des nôtres ? Entendons-nous l’exhortation de Paul à prendre soin les uns des autres, à user de précautions envers tous ? Ne “tentons” pas, n’encourageons pas, les divisions, mais démontrons l’amour fraternel qui est la marque des disciples de Jésus-Christ.