Grace bait
Grace bait

Grace bait

Tous les ans, la grande maison de presse de l’université d’Oxford (OUP) sélectionne un « mot de l’année ». Il ne s’agit pas simplement de sélectionner un mot qu’on trouve tendance ou qui a la préférence personnelle du directeur d’OUP. Le mot est choisi parce qu’il représente l’état de la société. Il dit quelque chose de la nature de notre monde, de son évolution, voire de ses obsessions. En 2013, c’était « selfie » et en 2019, « climate emergency ». Pour 2025, ce sera « rage bait ». Et oui. Rage bait. Pas « click bait ». Non… nous en sommes au rage bait.

La rage fait du profit

Mais attention, rage bait, ce n’est pas d’abord l’attitude de celui qui tombe sur un article qu’il n’aime pas et qui perd le contrôle. En rage, il se lâche et insulte peut-être même l’auteur de l’article, le webzine ou le journal qui a eu l’audace de mettre « ça » en ligne. Ce dérapage, je peux le comprendre. Si le rage bait c’était ça, alors franchement il n’y aurait rien à voir.

Le rage bait, c’est pire. C’est écrire afin de provoquer des 🤬 😡 🙄 ou des commentaires violents et désagréables. Le but même c’est d’avoir ce genre de réactions. La « rage » de celui qui lit n’est pas une conséquence malheureuse ou inattendue. C’est ce qui est recherché. Il y a des créateurs de contenu qui jouent un rôle en ligne : celui du créateur provocateur qui a toujours raison, du journaliste contestataire jouant le rôle du martyr, ou de l’influenceuse orgueilleuse qui dit être la plus belle fille du monde simplement pour provoquer des réactions—négatives. Tout cela est assumé. Non, c’est voulu. Et oui, ça marche, parce que nous sommes dans un âge émotionnel, une société des extrêmes. Ce qui fait réagir, c’est la haine, la colère et le dégoût. Plus vous êtes violemment opposés à un post, plus vous cliquez. Certains spécialistes vont même remarquer que les algorithmes eux-mêmes encouragent cette attitude : ce sont des « amplificateurs d’outrage ».

Vous allez dire : pourquoi ? Pourquoi chercher à se faire allumer comme ça, gratuitement, en ligne ? Parce que justement ce n’est pas gratuit. Tout est monétisable maintenant, y compris la rage et la colère. De toute évidence, ça marche. Vous pariez sur le fait que vos lecteurs vont « péter les plombs ». Ça marche ! La rage fait du profit !

Chez les chrétiens aussi

On pourrait se dire qu’heureusement c’est différent chez les chrétiens. Bien sûr, personne ne s’enrichit à cause de l’angoisse ou de la rage des autres. Arrêtons-nous quand même un moment : est-ce qu’on est si innocent que cela ? Zéro rage bait chez nous ?

Imaginez que vous postez quelque chose dans ce style : « Amis chrétiens, si vous avez pas d’humour, ne lisez pas mon post ! » Ou : « Si vous n’êtes pas [xxx] ne lisez pas ! » Franchement ? Est-ce qu’en postant cela vous pensez que vos « amis sans humour » ne vont quand même pas cliquer et lire ? Et si vraiment ce que vous avez posté est offensant pour eux, que va-t-il se passer ? Ils vont se lâcher ! Forcément. Ah, non… pas forcément. Ils n’avaient qu’à pas lire votre post, ils n’ont qu’à bosser un peu sur leur sens de l’humour ou avoir des opinions moins extrêmes. Dans tous les cas ce n’est pas de notre faute ! Et la personne offensée est en plus coupable de ne pas avoir d’humour !

Si nous regardons notre cœur, notre motivation, seul en face à face avec Dieu, pouvons-nous dire que nous ne recherchions pas ce genre de réactions. Est-ce que nous n’avons pas cherché à provoquer ces attitudes ? Rage bait… mais chrétien !

Et en plus ça rapporte, sauf que souvent le profit est la réputation personnelle, ou notre petit orgueil. Nous avons posté un truc qui a fait réagir vivement certains « autres » chrétiens : cela prouve qu’on avait raison ! Cela prouve que nous osons dire la vérité. Oui, même pour les chrétiens le rage bait ça marche et ça rapporte. Et c’est tragique.

Alors cette année…

Nous sommes dans la période de l’Avent, est-il nécessaire de plaider pour un nouveau principe, celui du grace bait ? Il s’agirait de tout faire pour nourrir une attitude de grâce, de paix et d’amour. Imaginons que nous tous (et moi le premier !) nous cherchions le clic de la grâce avant de mettre quoi que ce soit en ligne. Que se passerait-il ? Imaginons que nous cherchions à rendre concret cette exhortation de Paul : « Ainsi donc, recherchons ce qui contribue à la paix et à l’édification mutuelle. Ainsi donc, recherchons ce qui contribue à la paix et à l’édification mutuelle. Recherchons donc les choses qui vont à la paix, et qui sont d’une édification mutuelle. » (Romains 14.19) Nos clics seraient différents. Notre vie et notre témoignage aussi. Le monde serait au bénéfice de la grâce que nous avons reçue en Christ.

Le poète anglais T.S. Eliot écrivait ces quelques lignes dans ses Quatre Quatuors :

Et la bête rassasiée ruera dans le sceau vide
Les mots de l’an passé relèvent du langage
d’antan
Les mots de l’an prochain attendent une voix
autre1.

Saisissons la note d’espérance : la bête tapie au fond de nos cœurs, celle qui se nourrit de la rage et de la douleur des autres, le monstre de notre orgueil, cette bête rassasiée par le rage bait de 2025 ne trouvera bientôt plus rien à manger car la grâce divine est venue, incarnée dans un enfant. Dans les pleurs du Fils de Dieu tout juste né un nouveau mot va jaillir, un nouveau monde va s’échapper et grandir dans la vie de ceux qui portent son nom.

Alors cette année, en cette fin d’année, alors que nous allons célébrer la naissance d’un enfant-Dieu sauveur, laissons la joie et la paix de Noël définir un nouveau mot : le grace bait de Noël.

1T.S. Eliot, Quatre Quatuors, trad. Claude Vigée, Londres, Menard Press, 1992, p. 45.

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