Le weekend dernier, nous étions en visite chez mes parents dans la plaine de Valence. Le mois de juillet est toujours un mois fantastique dans cette région fruitière. Je ne peux penser à l’été sans sentir entre mes mains des pêches et des brugnons, jaunes ou blancs… cette délicieuse odeur sucrée se mêlant à la lumière baissante d’un soleil ne semblant jamais vouloir se coucher. La région Auvergne Rhône-Alpes, en particulier le Dauphiné, c’est notre verger national : le Dauphiné, c’est 20% de la production française, 37 000 hectares de verger. C’est là que j’ai grandi, et mes souvenirs estivaux sont faits de cet Eden. L’été, c’est aussi des pots et des pots de confitures préparés le soir avec mes parents et mes frères, dans un énorme chaudron qui chauffait toute la nuit. Voilà, c’était ça l’été.
Malheureusement oui, c’est du passé. C’est en tous cas ce que j’entends. Car au royaume des pêches et des abricots, quelque chose est en train de pourrir. Même chez les producteurs locaux, il était apparemment devenu difficile de trouver des fruits mûrs. J’avoue avoir eu du mal à bien comprendre ce que j’entendais. Certainement, avec le volume de fruits produits, avec la part économique du tourisme vert dans la Drôme, avec le tonnage exporté partout en France, certainement des fruits mûrs étaient vendus… par quelqu’un, quelque part ! Alors oui, il ne faut peut-être pas espérer en trouver dans le premier supermarché venu, quoique. Mais quelqu’un, quelque part, doit quand même bien produire, ramasser et vendre des fruits… des “vrais”, non ?
J’ai essayé de comprendre. J’ai écouté, jai lu, j’ai cherché. On m’a raconté des histoires d’amis ou de touristes qui ne voulaient que des fruits à moitié mûrs, oui des pêches croquantes. Je continuai de me gratter la tête. En fait, l’explication est toute simple : notre production et notre consommation sont totalement déconnectées de la terre par laquelle nous vivons.
Le plan régional Auvergne Rhône-Alpes 2023-2027 pour la filière fruit propose ainsi plusieurs solutions pour renforcer et améliorer cette filière. Les options vont de la sensibilisation du consommateur à la production d’espèces résistantes aux risques climatiques. C’est bien. Mais vous ne trouverez rien à propos du vrai problème : la déconnexion totale entre le consommateur et l’arbre qui a porté le fruit qui vient d’être acheté. Cette déconnexion conduit le théologien et environnementaliste Wendell Berry à parler de nous comme étant désormais des “consommateurs industriels.” Nous ne voyons plus que le produit que nous désirons, sans aucun lien avec ce qu’il est. Nous voyons la pêche que nous voulons manger, sans voir ce qu’elle est.
Revenons à la pêche croquante. Elle a poussé sur l’un des nombreux arbres des vergers drômois pendant le printemps 2024. Elle l’a fait lentement, nourrie de sève et de soleil. Elle n’était pas pressée. Elle avait tout le temps. Elle est d’abord venue, tout en bourgeon sur un arbre qui éclatait de joie au printemps retrouvé. Elle a pris son temps sous le ciel étoilé et les pluies incertaines du mois de mai. Elle a pris de la chair, en juin, dans une chaleur qui sentait l’herbe coupée. Elle a grossi, et sa peau verte s’est colorée de tâches pourpres et roses. Elle avait tout le temps. Elle a vu juillet arriver, promettant une chaleur sous laquelle parfaire ses couleurs. Elle avait tout le temps.
Et puis… un matin ce fut la récolte. Un matin trop rapidement venu, trop hâtivement terminé. La pêche avait tout le temps. Son problème ? Nous, humains que nous sommes, nous sommes pressés.
Ce que nous voulons, nous le voulons maintenant, et il y a beaucoup de monde à satisfaire. Il faut donc produire pour satisfaire le plus de consommateurs possibles. Le problème, c’est qu’une bonne pêche, ramassée mûre, ne tiendra pas le trajet jusqu’à Paris ou Lille. Si vous voulez vendre, cela a un prix. Il faut faire violence à votre fruit. Oui, lui faire violence : il faut le ramasser vert, alors qu’il a encore besoin de ce soleil et de la sève de son arbre.
Voilà notre pêche drômoise ramassée à moitié mûre, croquante à souhait. Après quelques jours, elle est en vente dans une grande ville du nord de la France – le “nord” désignant pour rappel toute ville située au-dessus de Romans. Et là, une “bonne” pêche acquiert une nouvelle définition. En ayant fait plus de 800 kilomètres, ce fruit a changé de qualité. Une pêche est désormais un fruit croquant. Après tout, c’est tout ce que vous trouvez en vente, c’est un signe, non ! Le consommateur qui ne connaît de la pêche drômoise que cela est un consommateur industriel. Oui, mais il ne faut pas lui en vouloir.
La société de consommation a redéfini le langage.
L’été suivant, nous retrouvons ce même consommateur en vacances dans la plaine de Valence, ayant décidé de faire le tour de la Drôme en vélo. Logé dans l’un des innombrables gîtes que compte le département, il ne résiste pas. Il est en vacances ici, au cœur du verger français, alors forcément il va acheter des pêches et des abricots chez un producteur local, il y en a tellement. Le problème, c’est qu’il ne trouve que des fruits pourris, ou presque. Trop juteux, trop tendres, trop… mûrs. Où sont donc les abricots si croquants dont il se régale tant tout au long de l’année ?
Les producteurs, eux, commencent à se demander pourquoi la Drôme, avec un nombre de touristes toujours croissant, voit sa vente locale en chute libre. Du moins jusqu’au jour où un client explique un peu gêné qu’il ne trouve pas ce qu’il veut : des fruits à moitié verts. Le producteur a compris. Non seulement il ramasse à moitié mûrs les fruits qu’il exporte, mais il le fera aussi pour ceux qu’il vendra en “vente directe.” Le client est satisfait.
Dans le rapport que j’ai cité, vous ne verrez aucune conscience réelle de ce problème. Le circuit court est mentionné une fois, au tout
Mais le consommateur industriel est satisfait. Le client est satisfait.
Le client, oui. La pêche, non.
Parce que personne ne pense à la pêche. Vous vous rappelez de ce fruit qui a poussé et a tenté de mûrir ? que pense-t-elle de tout ça ? Et bien, tant est qu’elle puisse penser quelque chose, la pêche pense qu’elle n’a pas été faite pour cela. Elle a été faite pour prendre le temps d’être tendre au toucher, pour être juteuse et sucrée. Elle a été faite pour mûrir.
Dans cette histoire, le seul qui pourrait vraiment prendre le temps est pour le moment absent. Le cultivateur qui, lui, comme la pêche drômoise, a tout le temps. Le cultivateur éternel, c’est Dieu. De lui vient la pluie et le soleil, l’herbe coupée et la chaleur. Tout ce qui fait le temps vient de lui : la saveur qui se concentre dans les atomes d’un fruit nourrit par son arbre. Le goût, la saveur, la senteur sucrée d’un fruit, c’est le temps. Le Donateur du temps, c’est le Créateur.
L’homme est appelé à habiter le temps et donc à prendre le temps. Quand Dieu a modelé la terre qu’il avait créée, quand il l’a vivifiée, qu’il l’a faite produire toutes espèces de créatures vivantes, quand il a créé un jardin et fait rayonner la vie, il a donné à l’homme le temps. Il a fait l’homme avec du temps : du temps pour vivre, pour grandir, pour se marier … pour habiter la terre. Dieu a créé l’espace et il a fait le temps pour la place que nous habitons. Et si nous habitons un verger, ce dernier est ancré dans le temps. Le pêcher plonge ses racines dans le même temps dans lequel nous plongeons, nous, nos regards. Et quand je mords dans une pêche mûre, juteuse, une pêche qui a pris le temps, c’est bien le temps qui coule en gouttes juteuses et sucrées.
Dieu nous a créés pour habiter le temps avec lui, car c’est l’incarnation qu’il choisit de nous offrir. C’est aussi dans le temps qu’il choisit de révéler sa personne. Dieu prend le temps : il prend le temps d’apprendre à son peuple à le connaître. Il donne le temps à Abraham, le pèlerin d’Ur, de le connaître, lui, le Dieu de l’appel. Dieu prend le temps : il est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Avec le temps, il devient le Dieu d’Israël, le Dieu de la Loi, le Dieu des prophètes, le Dieu de la grâce, le Dieu de Jésus-Christ. Dieu prend le temps. Il nous donne le temps.
La pêche le sait. Elle le veut. Elle désire le temps de Dieu. Nous avons rejeté le temps de Dieu. Wendell Berry disait que nous sommes devenus des “consommateurs industriels” : c’est vrai. Nous ne vivons plus avec la terre de Dieu. Nous vivons de la terre, en lui arrachant ce qu’elle ne peut pas donner, car ce n’est pas encore le temps. La pêche croquante qui n’est pas mûre est un signe de ce que nous sommes devenus. Non seulement des consommateurs industriels, mais aussi des consommateurs artificiels. Nous mangeons ce qui n’existe pas. Nous mangeons ce que Dieu n’a pas créé : une pêche arrachée du temps qui fait d’elle ce que Dieu désire.
La vocation de l’humanité, c’est de servir et d’honorer le temps de Dieu. L’appel, c’est celui d’être à l’image du Dieu qui prend le temps. Ce temps qui manifeste la présence de Dieu dans l’espace que nous habitons, c’est aussi notre temps, c’est aussi celui du fruit que nous attendons. C’est le fruit que nous espérons, jusqu’au jour où nous le prenons et le mangeons en rendant grâce au Dieu du temps.
